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La finance au service de la lutte contre la pauvreté

posted Dec 13, 2011, 8:40 AM by Slim Turki   [ updated Jan 3, 2015, 4:59 AM by Ethi Ethics ]

Le thème de la microfinance est un sujet désormais fort débattu. De toute évidence, le sujet a bénéficié d’un coup de pouce médiatique en 2006, avec l’attribution du Prix Nobel de la Paix au Pr. Muhammad Yunus, fondateur de la Grameen Bank.

Les acteurs de la microfinance deviennent chaque jour plus nombreux, les initiatives et recherches se multiplient. Aussi convient-il de s’interroger sur les tenants et aboutissants de cette activité financière, notamment par rapport à la question brûlante qu’elle est supposée résoudre, ou du moins contribuer à réduire, la pauvreté.

Le monde reste marqué par la pauvreté

La Banque mondiale a publié au printemps 2007 ses « Indicateurs du développement dans le monde » d’où il ressort qu’en 2004, 18,4% de la population mondiale, soit 985 millions de personnes, vivent avec moins d’un dollar US par jour. Le nombre de personnes vivant dans cette pauvreté extrême, pour user des termes de la Banque mondiale, serait en régression, ce dont il est bon de se féliciter. Le nombre de personnes vivant avec moins de deux dollars par jour baisserait, lui aussi, mais avoisinerait les 2,6 milliards, sachant par ailleurs que la population mondiale est de l’ordre de 6,5 milliards de personnes.

Ces chiffres sont certes impressionnants, mais qu’en est-il de leur pertinence? La seule référence au dollar ou aux deux dollars quotidiens suffit-elle, en effet, à cerner la réalité de la pauvreté? De fait, il est d’autres définitions de la pauvreté qui tiennent compte des réalités locales ou nationales. C’est ainsi qu’en France, une personne ou un ménage est considéré comme pauvre quand son niveau de vie est inférieur au seuil de pauvreté, fixé habituellement à 50% du niveau de vie médian. Ainsi, en 2005, 3,7 millions de personnes étaient considérées en France comme des personnes pauvres.

Au-delà de la fixation de seuils de pauvreté sur laquelle s’appuierait une définition universellement applicable et reconnue, l’observateur attentif constate que la situation de pauvreté n’est pas que l’absence de moyens financiers. Outre le dénuement qui les frappe, les personnes pauvres ont, hélas, une vie sociale largement ou entièrement brisée : elles sont souvent marginalisées, voire ignorées, et mesurer le préjudice qu’elles subissent devient malaisé, sinon impossible. Le remède à appliquer passe alors tant par des dispositions de nature financière que par des solutions et initiatives respectueuses de la dignité des personnes.

C’est pourquoi il est opportun d’enraciner les initiatives concrètes, par exemple un programme de microcrédit, dans une juste compréhension de l’agir humain et des rapports sociaux. A cet égard, trois principes doivent être promus : la destination universelle des biens, la subsidiarité et la solidarité.

Destination universelle des biens, solidarité et subsidiarité

Le principe de la destination universelle des biens de la terre est à la base du droit universel à l’usage des biens. Il constitue le principe de tout l’ordre éthico-social. Chaque homme a en effet le droit de pouvoir jouir du bien-être nécessaire à son plein développement. Ce droit est un droit naturel, inscrit dans la nature de l’homme, et non simplement un droit positif lié à la contingence historique. Il est inhérent à chaque personne et est prioritaire par rapport à toute intervention humaine sur les biens, à tout ordre juridique de ceux-ci, à toute méthode et à tout système économiques ou sociaux.

La destination universelle des biens ne signifie pas que tout soit à la disposition de chacun ou de tous, ni même que la même chose serve ou appartienne à chacun ou à tous. Pour en assurer un exercice équitable et ordonné, notamment pour préserver le droit de propriété, des cadres réglementaires et un ordre juridique approprié s’imposent.

Le principe de subsidiarité, pour sa part, protège les personnes des abus des instances sociales supérieures et incite ces dernières à aider (du latin « subsidium », aide) les individus et les corps intermédiaires à développer leurs fonctions. Ce principe s’impose parce que toute personne, toute famille et tout corps intermédiaire (groupe, association, syndicat…) ont un apport original à fournir à la communauté. A l’application du principe de subsidiarité correspondent la promotion effective de la primauté de la personne, la mise en valeur des associations et organisations intermédiaires, l’équilibre entre la sphère publique et la sphère privée, la reconnaissance de la fonction sociale du privé et une responsabilisation appropriée du citoyen dans son rôle en tant que partie active de la réalité politique, sociale et économique de son pays.

Enfin, troisième principe clé, la solidarité illustre et concrétise les relations d’interdépendance entre les hommes et les peuples. A l’heure de la mondialisation, cette interdépendance devient plus chaque jour plus prégnante, avec le resserrement des liens sociaux et économiques. La question de la solidarité se pose d’autant plus dans le monde d’aujourd’hui que deux phénomènes d’ampleur sont à l’œuvre. D’une part, les migrations s’accélèrent, fragilisant des liens sociaux parfois fort anciens. D’autre part, en maints pays, la population tend à s’urbaniser : or, la solidarité, naturelle en milieu rural, se délite dans les environnements urbains.

L’instrument de la microfinance

La microfinance couvre différents types d’activités, à savoir le micro-crédit et la micro-assurance. Il s’agit de donner aux intéressés les moyens d’accéder à des services financiers - les spécialistes parlent désormais de services financiers inclusifs -, de sorte qu’ils puissent mener une activité suffisamment rémunératrice pour sortir de leur situation de pauvreté.
L’impossibilité d’accéder aux services financiers est liée soit à l’absence de garantie de la part de l’emprunteur éventuel, soit à l’absence de structures de financement adéquates dans le pays ou la région de l’emprunteur, soit à une combinaison de ces éléments.

Il convient ainsi de mettre en place un canal permettant de véhiculer vers l’emprunteur l’apport financier qu’il recherche, ainsi qu’une structure assurant l’alimentation et le retour des flux financiers. Ce rôle est assigné à ce qu’il est devenu coutume d’appeler les institutions de microfinance, ou institutions financières alternatives (IFA), dont au plan mondial, le nombre atteint plusieurs milliers.

Il importe d’encourager le développement des institutions de microfinance en activité et de favoriser la création et la croissance d’institutions nouvelles. En effet, les institutions exerçant leurs activités sur les différents continents atteignent grosso modo 120 à 150 millions de personnes, dont 85% de femmes. La population servie actuellement par la microfinance ne constitue par conséquent que le premier cercle des « clients » potentiels de la microfinance. Il n’est pas interdit de penser que par des solutions et mécanismes appropriés, la microfinance puisse gagner des parts de marché et conquérir davantage de clients.

Pour sa part, le financement des institutions de microfinance provient de sources locales et extérieures. Globalement, le financement, destiné à soutenir les programmes et projets de microcrédits, provient principalement de sources locales, ce qui est conforme à l’esprit de la microfinance, tout empreint de proximité. Des apports extérieurs existent néanmoins, émanant du secteur public et du secteur privé et prenant la forme de dons, subventions et investissements. Certaines des institutions de microfinance, celles qui ont gagné en taille et influence, drainent vers elles des financements substantiels, ce qui a requis au fil du temps la mise en place de systèmes de notation, exercice auquel se prête par exemple une société comme MicroRate (www.microrate.com). De fait, un nombre croissant d’investisseurs publics et privés suit avec intérêt les développements du secteur de la microfinance et les rendements que celui-ci procure. C’est ainsi que sont créés, désormais, des organismes de placement collectif dont le portefeuille d’investissement se compose d’institutions de microfinance. La notation trouve en l’occurrence sa parfaite justification, en assurant un niveau de confiance sans doute nécessaire compte tenu des pays et régions ciblés.

Luxembourg et la microfinance

Luxembourg détient aujourd’hui une position de premier plan dans le secteur de la microfinance. Grâce à la volonté et à l’appui des pouvoirs publics, le pays s’est doté d’une expertise certaine dans ce segment d’activité, par le truchement d’une organisation non-gouvernementale, ADA (Appui au Développement Autonome, www.microfinance.lu), officiellement mandatée par le gouvernement.

Cet effort s’est accompagné d’autres initiatives, au nombre desquelles figure la création en juillet 2005 de LuxFLAG (www.luxflag.org), association sans but lucratif réunissant le secteur public et le secteur privé. LuxFLAG a pour objet d’accorder un label aux organismes de placement collectif (OPC) investissant en microfinance. Au 31 janvier 2008, trois OPC représentant dix-neuf compartiments étaient ainsi labellisés par LuxFLAG. Le site de l’association fournit des données sur ces véhicules financiers, par ailleurs repris dans la base de données de CCLux (www.cclux.lu), référence incontournable à Luxembourg dans le domaine des OPC.

Très récemment, le 18 février 2008, a été annoncée la création de la Grameen-Crédit Agricole Microfinance Foundation, dotée de cinquante millions € et dont le siège sera à Luxembourg. Récemment encore a été constitué le Comité de Soutien de la Microfinance, jeune association qui envisage de soutenir des programmes de microfinance en Afrique, notamment au Cameroun, seule ou en partenariat, et si faire se peut dans certains d’Europe centrale ou orientale. Le Comité de Soutien de la Microfinance envisage notamment de soutenir des programmes de formation de microentrepreneurs. En effet, comme le mentionne souvent le responsable de l’ONG belge ACTEC, il convient de prévoir, à côté du microfinancement, une formation qu’il qualifie de « micro-MBA ». Dans certaines régions du monde, les personnes bénéficiant de microprêts sont analphabètes, aussi est-il besoin d’assurer un niveau minimal de formation afin que les intéressés tirent un parti maximum de l’argent qui leur est confié.

Enfin, la présence à Luxembourg de la Banque européenne d’investissement (BEI) fournit à la place un atout supplémentaire. Premier emprunteur et prêteur non-gouvernemental du monde, la BEI apporte, à sa mesure, sa contribution au développement de la microfinance.


Christian DESCOUPS
Président du Comité de Soutien de la Microfinanc, Luxembourg
cdescoups@cegecom.lu

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