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L’investissement Socialement Responsable: Reflexions Et Perspectives

posted Dec 12, 2011, 7:34 AM by Slim Turki   [ updated Dec 12, 2011, 7:48 AM by Sakura Initiative ]

Le terme « investissement socialement responsable » se rencontre désormais couramment dans la littérature et la presse financière. Cet usage est révélateur du changement de comportement de certains segments du marché et correspond à une application de plus en plus prononcée de ce concept par les professionnels de la gestion et les investisseurs.

Cette faveur grandissante auprès du public, à comprendre au sens large, est, de toute évidence, liée aux préoccupations que nos contemporains expriment avec une vigueur accrue quant au respect des personnes et à une utilisation saine et raisonnée de la nature et de ses richesses. Au concept d’investissement socialement responsable (ISR) sont de fait souvent associés : écologie, développement durable, économie solidaire, microfinance, commerce équitable, partage, solidarité et responsabilité sociale des entreprises, tous concepts nés du questionnement sur les relations de l’homme et de la nature, sur les relations des hommes entre eux, sur l’emploi et la symbolique de l’argent et sur le sens de la richesse.

Bien que sa part dans les encours des organismes de placement collectif européens reste modeste, l’ISR se développe et sa croissance se vérifie dans les chiffres. En effet, les dernières statistiques disponibles (source : EUROSIF, www.eurosif.org, décembre 2005) indiquent que ce segment représente un montant d’actifs sous gestion de l’ordre, non négligeable, de 1.003 milliards €. En France, l’ISR a vu son encours augmenter de 88% en 2006, pour passer à un volume sous gestion de 16,6 milliards €. Par ailleurs, autre constat, il apparaît que les investisseurs institutionnels sont désormais plus nombreux à confier des mandats de gestion imposant aux prestataires le respect de critères ISR.

Définir l’ISR : une entreprise délicate

Mesurer l’importance et la montée en puissance de l’ISR impose d’avoir de cette activité une définition qui aide à en délimiter le périmètre. Or, l’ISR est devenue, par convention, le domaine du social, de l’éthique et de l’environnemental, qui participent certes du champ des valeurs mais relèvent, dans la mentalité moderne, de la libre opinion et de la liberté individuelle.

Or, ce qu’il est convenu d’appeler les valeurs relève de l’absolu - c’est ainsi que le décalogue constitue le socle du droit naturel, lequel a une portée universelle dans le temps et l’espace. Pour autant, les valeurs sont respectées, appliquées et vécues par des individus, des personnes jalouses de leur liberté et de leurs prérogatives. Pour tenter de résoudre ce qui peut constituer une contradiction, les professionnels de l’ISR s’appuient fréquemment sur des codes, chartes et lignes de conduite élaborées par des organisations internationales (Organisation des nations unies, Initiative finance du Programme des Nations-unies pour l’environnement, Organisation internationale du travail, Organisation de coopération et de développement économique …). Cette démarche est pertinente et peut susciter l’éclosion et le respect de bonnes pratiques dans les milieux industriels, commerciaux et financiers, mais elle trouve ses limites dans le fait même que ces corpus de règles sont le fruit de négociations et de compromis et se trouvent donc entachés d’un certain relativisme.

Une démarche, inspirée des références aux codes et chartes éthiques, vise à « labelliser » les produits financiers ISR : ces derniers sont passés au crible par des analystes guidés dans leurs recherches par un faisceau de critères positifs d’inclusion et négatifs d’exclusion. Pareille approche est adoptée par certains organismes de notation spécialisés dans l’ISR, dont il est impératif qu’ils soient neutres afin de prévenir tout conflit d’intérêt et d’en garantir la fiabilité et la crédibilité. La limitation de cette démarche, qui requiert en tout cas une particulière rigueur et un volume important d’informations sur les portefeuilles examinés, se résume à ce constat : mais qui contrôle le contrôleur?
Néanmoins, en dépit de leurs faiblesses intrinsèques, ces approches vont dans le bon sens et contribuent au développement de l’ISR dans le monde car elles fournissent aux investisseurs des points d’ancrage sur lesquels s’appuyer dans une décision d’allocation d’actifs.

Ouverture d’une piste de réflexion : une approche fondée sur le concept de bien commun

L’activité économique étant fondamentalement une activité de l’être humain en faveur de l’être humain, il convient de l’appréhender sous un angle qui peut être qualifié de personnaliste : l’argent (le capital) ne peut en aucun cas primer sur l’homme et constitue un moyen, plutôt qu’une fin, à utiliser de manière efficiente et raisonnée. Le concept de bien commun aide à résoudre l’équation des relations entre homme et capital : il concilie en effet la prééminence de l’homme sur le capital et le nécessaire usage du capital en vue du développement économique en tant qu’il constitue l’ensemble des conditions sociales permettant à la personne d’atteindre mieux et plus facilement son plein épanouissement.

Pour ce faire, le bien commun, qui dépasse l’intérêt général ou l’optimum économique que les sociétés devraient atteindre, s’articule autour de principes fondamentaux : la solidarité, la subsidiarité, la dignité des personnes et la responsabilité. La mise en pratique de ces principes permet tout à la fois de respecter les principes de l’économie de marché, et notamment le respect du droit de propriété et de la liberté d’entreprendre, et de reconnaître la légitimité de l’intervention des pouvoirs publics et des autorités dûment mandatées, pour autant que ces derniers exercent leurs prérogatives dans le respect du principe de subsidiarité.

Ces principes, en particulier ceux de solidarité et de responsabilité, constituent, il convient de le souligner, le fondement du développement durable, ainsi défini: « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs ».

Ce faisant, le concept de bien commun peut constituer, hors de tout a-priori idéologique, la charpente intellectuelle de la réflexion sur l’ISR. Il est à même de nourrir la réflexion sur l’élaboration des critères à appliquer pour juger de la « note ISR » à attribuer à tel ou tel produit d’investissement ou à tel ou tel promoteur financier. L’atout premier de cette approche est sa durabilité car elle évite l’écueil des modes passagères, ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui le « politiquement correct ». En effet, peut être aujourd’hui jugé « éthique » un comportement ou une pratique qui, peut-être, ne l’était pas hier, et a fortiori ne le sera peut-être plus demain…

Les perspectives de développement de l’ISR

Les chiffres publiés par EUROSIF montrent qu’entre décembre 2002 et décembre 2005, l’encours européen en produits ISR a crû de 36%. Les observateurs semblent unanimes à prévoir une poussée de ce segment d’activité. Les raisons en sont multiples, mais la plus importante, au plan des mentalités, est le changement de comportement de différents groupes d’investisseurs, sensibles aux thématiques sociales, éthiques et environnementales. Cette orientation nouvelle produit une demande à laquelle les professionnels répondent, pour certains, il est vrai, non sans arrière-pensée, en proposant des produits diversifiés.
Il faut en premier lieu souligner le rôle des acteurs du « buy side », à savoir principalement les investisseurs institutionnels, par exemple les caisses de retraite et fonds de pension du secteur public, avec comme porte-drapeau emblématique le Government Pension Fund Global norvégien, qui a succédé au Fonds norvégien du pétrole. De par l’ampleur des flux qu’ils sont appelés à gérer et parce qu’ils traitent d’un secteur délicat, les cotisations et les retraites de leurs adhérents, ces organismes jouent un rôle de premier plan : il est instructif d’en suivre les initiatives, comme l’adoption de chartes ISR (cf. par exemple le cas de l’Etablissement de retraite additionnelle de la fonction publique, organisme français qui s’est doté d’une charte en mars 2006.

Il est probable que la croissance du segment de l’ISR s’appuiera largement sur la volonté des investisseurs institutionnels et les infléchissements qu’ils apporteront à leur politique d’allocation d’actifs. Pour autant, le rôle des investisseurs particuliers ne doit pas être sous-estimé. Même si en terme de flux, leur poids est comparativement plus faible, les investisseurs particuliers sont appelés à jouer un rôle de pionniers, caractéristique du militantisme dont certains sont animés.

Pour répondre à la demande, désormais sur une phase ascendante, il importe que les prestataires et intermédiaires présentent une offre adaptée. Les pressions et influences exercées naturellement sur les marchés donnent lieu à de multiples opportunités que les promoteurs de produits classiques ou ISR peuvent saisir en proposant des produits de qualité. La commercialisation de ces produits, qui ne saurait déroger aux règles communément admises, requiert de la part des prestataires une nécessaire transparence. A cet égard, il faut souligner l’apport que constitue un outil comme le code de transparence EUROSIF pour les fonds ISR grand public, disponible sur le site www.eurosif.org.

Luxembourg, plate-forme de distribution de fonds ISR

La place de Luxembourg est l’une des pièces maîtresses de l’industrie européenne des fonds d’investissement. Elle est donc très naturellement appelée à jouer un rôle à sa mesure dans le secteur de l’ISR, notamment en devenant la plate-forme privilégiée en Europe pour la distribution des fonds d’investissement actifs sur ce segment de marché. L’expertise des professionnels de la place, le cadre légal et réglementaire et l’infrastructure existante, notamment dans le domaine de la collecte et de la distribution d’informations financières, constituent autant d’atouts pour une place qui gagnerait à compléter sa gamme de services et de produits en prenant position dans un domaine d’activités en forte croissance. Cette entrée sur le marché de l’ISR, positive en terme d’image, serait par ailleurs en cohérence avec les efforts menés généralement par Luxembourg en matière de microfinance.

Christian DESCOUPS
Président du Comité de soutien pour la microfinance
Luxembourg
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