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L’investissement socialement responsable, Un art de vivre en finance

posted Dec 12, 2011, 7:18 AM by Slim Turki   [ updated Dec 12, 2011, 7:19 AM by Sakura Initiative ]

Dans un ouvrage récent, « Supercapitalisme » (Librairie Vuibert, Paris, janvier 2008), Robert REICH aborde la question de la responsabilité sociale des entreprises et de l’investissement socialement responsable (ISR). Connu pour son engagement politique - il a été chargé de l’emploi (« Secretary of Labor ») dans l’administration CLINTON -, Robert REICH a été par le passé un ardent avocat de l’ISR. Il estime aujourd’hui que compte tenu des contraintes qu’elles subissent, les entreprises ne sont plus en mesure d’adopter un comportement autre que celui de la recherche exclusive du profit. Il en revient, ce faisant, au jugement porté en son temps sur l’entreprise et ses finalités par Milton FRIEDMAN, auquel est attribuée cette affirmation : « La responsabilité sociale de l’entreprise est d’accroître son bénéfice ».

Certes, d’aucuns argueraient que la thèse de Robert REICH est empreinte de réalisme. Mais cette thèse, qui présente le mérite de questionner la pertinence de l’ISR, souffre d’un excès de pessimisme, voire de cynisme. La présente contribution vise donc, au-delà de toute démarche militante, à réaffirmer la validité de l’ISR, enserrée hélas dans un maillage très dense de textes, déclarations, normes et critères. Patiemment élaboré, ce corpus normatif fait songer au poème de Charles BAUDELAIRE sur l’albatros, ce « vaste oiseau des mers » : « exilé sur le sol, au milieu des huées, ses ailes de géant l’empêchent de marcher »…

La démarche ISR s’appuie sur une méthodologie prétendant à l’objectivité et recourant, pour ce faire, à des critères communément admis d’exclusion ou d’inclusion. C’est ainsi que telle entreprise répondant à une série de critères positifs sera retenue par les intéressés, à savoir les investisseurs ou les gérants, dans leurs portefeuilles d’investissement. A contrario, le fait de ne pas se conformer à une famille de critères est sanctionnée par une exclusion. Dans l’application de cette méthode, la référence ultime se constitue le plus souvent de chartes et accords d’une portée particulière et émanant alors d’investisseurs institutionnels, ou d’une portée générale quand la norme est dite par les organisations internationales.

Deux notions fondamentales

Objet de libre opinion, le domaine de l’ISR donne lieu à une pluralité de définitions qui pour être légitimes, n’en sont pas moins marquées par le relativisme. De plus, l’évolution des mentalités conduit à assimiler à l’ISR tout investissement orienté vers le développement durable, la lutte contre le changement climatique et, de manière générale, l’écologie. L’écologie est ainsi abusivement surpondérée dans la réflexion ISR, laquelle se doit de dépasser le seul souci environnemental pour englober toute la personne humaine. A l’ISR correspondent de fait une conception anthropologique particulière, à savoir le personnalisme, et une appropriation de la justice distributive.

1) Personnalisme et bien commun

L’activité économique étant fondamentalement une activité de l’être humain en faveur de l’être humain, il est cohérent de l’aborder dans une perspective personnaliste : l’argent (le capital) ne peut primer sur l’homme et constitue un moyen, plutôt qu’une fin, à utiliser de manière efficiente et raisonnée. Le concept de bien commun aide à résoudre l’équation des relations entre homme et capital : il concilie en effet la prééminence de l’homme sur le capital et le nécessaire usage du capital en vue du développement économique, en tant qu’il constitue l’ensemble des conditions sociales permettant à la personne d’atteindre mieux et plus facilement son plein épanouissement.

Dépassant l’intérêt général ou l’optimum économique que les sociétés devraient atteindre, le bien commun s’articule autour de ces principes : la solidarité, la subsidiarité, la dignité des personnes et la responsabilité. Le respect de ces principes permet, tout à la fois, d’accueillir les principes de l’économie de marché, et notamment le respect du droit de propriété et de la liberté d’entreprendre, et de reconnaître la légitimité de l’intervention des pouvoirs publics et des autorités dûment mandatées, pour autant que ces derniers exercent leurs prérogatives suivant le principe de subsidiarité.

Ce faisant, le concept de bien commun constitue la charpente intellectuelle de l’ISR, notamment quand il s’agit d’élaborer les critères à appliquer pour juger de la « note ISR » à attribuer aux produits d’investissement ou aux promoteurs financiers. L’atout premier de cette approche est sa durabilité car elle évite l’écueil des modes passagères. En effet, soulignons-le, peut être aujourd’hui jugé « éthique » un comportement ou une pratique qui, peut-être, ne l’était pas hier, et a fortiori ne le sera peut-être plus demain…

2) La justice distributive ou l’apport de John RAWLS

A la notion de bien commun s’attache aussi une certaine idée de la justice et du contrat social. Une contribution importante à cet égard est celle du penseur John RAWLS (1921-2002). Professeur de philosophie politique à Harvard, John RAWLS publie en 1971 son ouvrage « Theory of Justice », qui a rencontré une faveur particulière auprès du public averti. Dans ce livre, l’auteur énonce deux principes, celui de liberté et surtout celui de différence, ainsi défini :
« Les inégalités sociales et économiques doivent satisfaire à deux conditions : a) elles doivent être liées à des fonctions et à des positions ouvertes à tous, dans des conditions d'égalité équitable des chances; b) elles doivent procurer le plus grand bénéfice aux membres les plus désavantagés de la société. »

Cette définition, qui intègre la dimension de l’égalité des chances, fait de John RAWLS un promoteur du concept de justice distributive. Ce concept, résumé dans la formule « A chacun selon ses besoins », accorde dans la sphère socio-économique la primauté à la personne humaine et constitue de ce point de vue un ancrage solide dans la prise de décision en matière de placements.

Réaffirmation de la valeur de l’ISR

Une approche humaniste, associant bien commun et justice, permet de contrer la remise en cause de l’ISR, dans les termes employés par Robert REICH. Elle redonne à l’économie, et à son moteur financier, son sens plénier en la mettant au service de la personne humaine. Attentif à la place de l’homme dans l’économie, l’ISR, véritable art de vivre en finance, ne s’oppose pas pour autant au légitime souci de la rentabilité et de la productivité au sein des entreprises.
Parce qu’il a le souci « de tous les hommes et de tout l’homme », pour citer l’économiste François PERROUX (1903-1987), l’ISR est voué à un avenir fécond. Il reste à l’ensemble des acteurs publics et privés, ici et ailleurs, de s’en convaincre et d’œuvrer pour que ce qui est encore rêve devienne réalité.

Christian DESCOUPS
Président du Comité de Soutien de la Microfinance
Luxembourg
christian.descoups@gmail.com
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